Dunning-Kruger : ce que disent vraiment les auteurs

Il suffit de trainer sur un réseau social comme LinkedIn ou Twitter pour rapidement entendre parler de l’effet Dunning-Kruger. Ce biais cognitif a recontré un large succès sur ces mêmes réseaux, certainement parce qu’il semble refléter la tendance de beaucoup de leurs utilisateurs à exprimer leurs opinions sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas (dans ce cas, on parle plutôt de « ultracrépidarianisme »).

Malgré ce succès (ou à cause de lui ?), les résultats de Kruger et Dunning sont souvent mal compris et exagérés. Leur interprétation est également contreversée. Je vous propose de revenir sur les travaux de ces auteurs, sur leurs conclusions et les critiques qui leur ont été faites.

Les travaux initiaux

En 1999, Justin Kruger et David Dunning [1] s’intéressent à un phénomène déjà connu des psychologues : notre tendance à surestimer notre compétence. On parle alors d’effet supérieur à la moyenne, de biais de supériorité, d’erreur de clémence, de sentiment de supériorité relative, d’effet primus inter pares, de supériorité illusoire, etc. ; chacun de ces effets étant subtilement différent des autres.

Les deux auteurs proposent une explication. Selon eux, les personnes incompétentes subiraient un « double fardeau ». Non seulement elles font plus d’erreurs, mais leur manque de compétence les empêchent de se rendre compte de ces erreurs.

En effet, reconnaitre les bonnes et les mauvaises réponses à une tâche nécessite aussi une certaine expertise dans le domaine de cette tâche. Par exemple, il est difficile d’évaluer la qualité d’une stratégie aux échecs, si on connait mal les règles de ce jeu.

Ce faisant, il est plus difficile pour une personne incompétente d’estimer précisément sa propre compétence, que pour une personne compétente. Kruger et Dunning prédisent que les personnes incompétences manquent de métacognition, c’est-à-dire de la capacité à prendre du recul par rapport à sa compétence pour l’évaluer avec justesse.

Pour vérifier leurs hypothèses, ils ont mis en place quatre études dans leur article initial. Revoyons-les brièvement.

Les études et les résultats de Kruger et Dunning

Kruger et Dunning ont mis en place sensiblement le même protocole au long de quatre études. A chaque fois, les participants complétaient une tâche (humour, raisonnement logique ou grammaire, en fonction des études). Ils estimaient ensuite leur propre performance sur une échelle en centiles, allant de 0 « je suis tout en bas », passant par 50 « je suis exactement dans la moyenne », à 99 « je suis tout en haut ».

Selon l’hypothèse des auteurs, les participants choisiront un centile plus élevé que celui correspondant à leur performance réelle. Cette tendance devrait être d’autant plus forte que leur performance réelle est faible, c’est-à-dire qu’ils sont incompétents.

Etude 1 : Humour

Les auteurs créent un recueil de trente blagues, dont la qualité est préalablement notée par des humoristes experts. La tâche des participants de l’étude est alors d’estimer le plus justement possible la qualité de chaque blague.

Globalement, les participants place leur réussite au niveau du 66ème centile, alors que la moyenne réelle se situe au 50ème par définition, c’est-à-dire une surestimation de 16 points. De plus, et comme présenté sur la figure ci-dessous, les participants les moins performants ont davantage tendance à surestimer leurs prouesses. Le quart le moins bon surestime son score de 46 points !

Résultats de la première étude de Kruger et Dunning (1999). Performance perçue (carrés) et performance réelle (ronds).

Etude 2 : Raisonnement logique

Cette étude a plusieurs objectifs. Le premier est de répliquer les résultats sur une tâche plus objective (tâche de logique). Le deuxième est de savoir d’où vient l’écart de jugement chez les incompétents : est-ce qu’ils surestiment leur propre performance ou est-ce qu’ils sous-estiment celle des autres ?

Pour répondre à cette interrogation, Kruger et Dunning ajoutent une étape à leur protocole. Après avoir compléter la tâche de logique et estimer leur réussite sur l’échelle en centiles, les participants ont maintenant à évaluer le nombre de questions du test auxquelles ils pensent avoir répondues correctement.

Les résultats sont similaires à ceux de la première étude. Les analyses ne montrent pas de différence significative entre l’estimation par rapport aux autres participants (échelle en centiles) et l’estimation directe du score au test (nouvelle mesure). Ceci laisse penser que les participants surestiment bien leur propre compétence.

Résultats de la deuxième étude de Kruger et Dunning (1999). Performance perçue (carrés), perception des scores (triangles) et performance réelle (ronds).

Etude 3 : Grammaire

Là encore, cette étude vise à retrouver les résultats précédents dans un autre domaine : la grammaire. Mais, elle apporte un nouvelle éclairage sur l’une des prédictions de Kruger et Dunning : les incompétents seraient moins capables de reconnaitre la compétence.

Le même protocole de recherche est déployé, à la différence que les participants ayant le mieux et le moins bien réussi sont rappelés quelques semaines plus tard. Les chercheurs leur donnent alors les réponses d’autres participants et leur demandent de les noter.

Comme attendu, les participants les moins compétents ont plus de mal à juger les résultats des autres. Selon les auteurs, ceci met en avant leur manque de métacognition. Autrement dit, leur manque de compétence nuit à leur capacité à évaluer correctement la compétence. Ceci expliquerait leurs difficultés à reconnaitre leur incompétence.

Etude 4 : Manipulation de la compétence

Dans cette dernière étude, les chercheurs ont pris une approche plus expérimentale, en manipulant eux-mêmes la compétence. Ils ont entrainé la moitié des participants (choisis au hasard), afin de voir si cela réduirait la tendance des moins compétents à surestimer leur réussite.

L’étude se fonde sur une tâche de logique et se déroule en deux parties. Elles reprennent grossièrement le protocole précédent, mais sont séparées par une phase d’entrainement.

Les résultats montrent que l’entrainement améliore les scores des participants, mais surtout qu’il permet de diminuer la tendance à la surestimation des moins compétents d’entre eux. Selon les auteurs, l’entrainement a contribué à augmenter les capacités métacognitives à l’égard de la tâche, améliorant ainsi la précision du jugement de la compétence.

Les conclusions de Kruger et Dunning

A travers leurs quatre études, Kruger et Dunning montrent que nous surestimons d’autant plus notre compétence à une tâche que nous sommes incompétent la concernant. Selon eux, ceci découle du manque de métacognition chez les moins compétents. En effet, il plus difficile d’évaluer notre capacité à répondre à une tâche si nous ne comprenons pas bien les tenants et les aboutissants de celle-ci.

Il est un autre résultat dont nous n’avons pas parlé jusqu’à maintenant : les participants les plus compétents ont légèrement sous-estimés leurs capacités. Selon les chercheurs, ces personnes n’auraient pas pleinement conscience de la moindre compétence de leurs comparses. De fait, ils se jugeraient eux-mêmes plus proches de la moyenne (donc moins compétents) qu’ils le sont réellement.

Limites et critiques

Aussi consistants que ces résultats pourraient paraître, ils ne vont pas sans limites. Kruger et Dunning en reconnaissent eux-mêmes quelques-unes [1].

Les conclusions ne s’appliquent pas à tous les domaines

Selon les chercheurs, leurs résultats concernent essentiellement les domaines où la performance et la connaissance sont liées, comme les activités techniques et les sciences. Mais, l’effet semble plus difficile à appliquer à l’art ou au sport. Par exemple, nous pouvons aisément reconnaitre que nous sommes moins compétent que Beethoven ou Monet, même si nous ne possédons pas de grandes connaissances en musique ou en peinture.

D’autres facteurs que la métacognition jouent certainement un rôle

Les auteurs ajoutent que, même si la métacognition semble jouer un rôle important, elle n’est certainement pas le seul facteur à pouvoir expliquer que les personnes les moins compétentes surestiment le plus leurs performances. Kruger et Dunning mentionnent notamment que des biais motivationnels ou le rappel sélectif d’événements passés pourraient avoir leurs parts de responsabilité.

L’effet n’est peut-être qu’un artefact statistique

Au-delà de ces précisions, il reste possible de fournir une explication simplement mathématique aux résultats observés. En effet, la probabilité qu’une personne surestime sa performance est d’autant plus grande qu’elle est au bas de l’échelle ; il y a simplement plus de valeurs au-dessus de sa position qu’en dessous.

Mais dans ce cas, et selon les auteurs, l’effet ne devrait pas varier en fonction des compétences métacognitives des participants. C’est pourtant ce qui est observé par Kruger et Dunning. Ces derniers mettent aussi en avant que l’effet est très important : les moins compétents surestiment quatre fois plus leur performance que les plus compétents. Ceci parait être trop élevé pour n’être qu’un jeu de probabilité.

Si les auteurs mentionnent déjà ce point dans leur article de 1999, le débat continue jusqu’à nos jours. Plus récemment, en 2020, Gignac et Zajenkowski [2], deux autres chercheurs en psychologie, ont proposé de réétudier l’effet avec des méthodes plus poussées (test d’hétéroscédasticité et régression quadratique). Leurs résultats ne vont pas dans le sens des conclusions de Kruger et de Dunning et donnent plutôt raison à l’explication mathématique. Ils concluent qu’il reste possible que l’effet existe dans certains domaines, mais avec une ampleur bien moindre que celle envisagée par Kruger et Dunning.

Conclusion

L’effet Dunning-Kruger a reçu une attention soutenue, dans et hors du monde universitaire. Il propose que nous ayons d’autant plus tendance à surestimer notre performance que nous sommes incompétents. Selon les auteurs, ceci serait dû à un double-fardeau porté par les personnes incompétentes. En plus d’être peu performantes, elles seraient également incapables de s’en rendre compte, notamment car les capacités métacognitives nécessaires pour cela leur manqueraient. Pourtant, l’effet semble moins important qu’il n’y parait. Premièrement, Kruger et Dunning précisent eux-mêmes que leurs conclusions ne s’appliquent qu’aux domaines dans lesquels la connaissance et la compétences sont liées. Deuxièmement, l’existence de l’effet est critiquée : il ne pourrait être qu’un artefact statistique. C’est en tout cas ce que montrent des travaux plus récents [2].

Aller plus loin

Références

  1. Kruger, J., & Dunning, D. (1999). Unskilled and unaware of it: How difficulties in recognizing one’s own incompetence lead to inflated self-assessments. Journal of Personality and Social Psychology, 77(6), 1121–1134. https://doi.org/10.1037/0022-3514.77.6.1121
  2. Gignac, G. E., & Zajenkowski, M. (2020). The Dunning-Kruger effect is (mostly) a statistical artefact: Valid approaches to testing the hypothesis with individual differences data. Intelligence, 80. https://doi.org/10.1016/j.intell.2020.101449

image de couverture : Yasin Gündogdu

Benjamin Pastorelli-Sacristan

Benjamin est docteur en psychologie, chercheur pour CapGemini-Engineering et chercheur associé à l'Université de Bourgogne. Ses thèmes de prédilection sont la diversité et l'inclusion, et plus généralement les relations sociales au travail. Il œuvre pour la mise en valeur des différences et la lutte contre les discriminations, afin de libérer le potentiel de la diversité. Benjamin est aussi vulgarisateur scientifique et blogueur depuis de nombreuses années.