Avons-nous vraiment une personnalité ?

La plupart d’entre nous est persuadée que chaque personne possède une personnalité qui lui est propre. Elle se construirait à partir de notre patrimoine génétique et des événements que nous avons vécus enfants. Elle donnerait une ligne directrice à tous nos comportements et ferait qu’une personne tend à toujours se comporter de la même manière, quelle que soit les situations auxquelles elle est confrontée.

Cette vision figée du fonctionnement mental humain est communément admise. On la retrouve dans une multitude de domaines (recrutement, management, marketing, …), où on affuble souvent les personnes (candidats, salariés, clients, …) d’attributs définitifs. On explique leurs comportements par des facteurs presque exclusivement internes : celui-ci a telle ou telle couleur de personnalité, celle-là possède tel ou tel soft-skill, tel ou tel trait de caractère, qualité ou défaut, etc.

Outre que ces explications de nos comportements soient souvent basées sur des stéréotypes et des modèles pseudoscientifiques, elles donnent une vision simpliste de l’être humain. Notamment, elles ne prennent en compte ni l’impact du contexte, ni le dynamisme du fonctionnement mental. Pourtant, ces deux éléments donnent bien plus de sens à qui nous sommes et à pourquoi nous nous comportons ainsi, que ne le ferait une hypothétique personnalité.

Sortons des explications en termes de facteurs internes et replaçons l’être humain dans son contexte social. Voyons qui nous sommes vraiment et comment cela impacte nos comportements.

Une identité, des identités

Qui nous sommes (identité) impacte certainement ce que nous faisons (comportement). Mais ceci ne découle pas uniquement de facteurs internes (traits de personnalité, etc.), puisque notre identité s’inscrit dans un contexte social [1].

Quand nous nous définissons, nous le faisons en référence à des groupes sociaux, que les scientifiques font correspondre à des catégories sociales. Par exemple, dire « je suis français » signifie aussi « je me sens appartenir à la catégorie sociale des français ».

Chaque appartenance catégorielle impacte nos comportements et notre vision du monde, car chaque catégorie sociale porte des normes et des représentations que nous aurons tendance à incorporer. Ceci se fait par des jeux d’influences sociales diverses et complexes, comme le conformisme [2;3], l’influence minoritaire [4] ou l’élaboration des conflits [5], par exemple. Autrement dit, les catégories auxquelles nous appartenons définissent qui nous sommes, mais donnent aussi une ligne directrice à nos comportements.

Bien sûr, ces appartenances sociocatégorielles sont multiples et nous confèrent une multitude d’identités. Qui nous sommes et comment nous nous comportons sont au carrefour des influences que ces catégories sociales exercent sur nous [6].

De fait, comprendre et prédire les comportement d’une personne ne peut se faire qu’en prenant en compte son environnement social [7]. Ne considérer que des facteurs internes (personnalité, motivation, soft-skills, etc.) n’en amènent qu’une vision simpliste et rigide. Ce dernier point est d’autant plus vrai que nos identités sont dynamiques et que notre fonctionnement mental et les comportements qu’il prédit évoluent en fonction des situations.

Le dynamisme des identités

Si nous appartenons à une multitude de catégories sociales et possédons une multitude d’identités, toutes ne sont pas actives en même temps tout le temps. Elles s’activent en fonction du contexte.

Pour comprendre ces dynamiques, il faut noter que ces catégories s’échelonnent sur un nombre infini de niveaux, plus ou moins inclusifs. Par exemple, la catégorie « européen » inclut la catégorie « français » qui inclut la catégorie « breton », etc. Chaque catégorie suppose également des catégories de comparaison : si je suis un humain, je ne suis pas un chien [8].

Lorsqu’on interagit avec quelqu’un, la catégorie qui apparaitra la plus pertinente à notre esprit dépendra de plusieurs facteurs. Il s’agit, entre autres, de sa capacité à faire sens par rapport à notre représentation du monde et du fait qu’elle permette un méta-contraste élevé (c.-à-d. de maximiser les différences intercatégories et les ressemblances intracatégories) [9].

Prenons l’exemple d’un repas pris avec mon épouse et un couple (hétérosexuel) d’ami.e.s allemand.e.s. Ce sont nos identités nationales qui s’activeront lorsque nous parlerons des relations politiques franco-allemandes ; nos identités sexuelles s’activeront si nous parlons de style vestimentaire (un thème très stéréotypé sexuellement) ; notre identité commune d’européen pourra s’activer si nous parlons d’événements survenus dans un pays hors-UE ; etc. Non seulement ces changements ont lieu au cours d’une même soirée, mais à chaque fois qu’une identité s’activera, nous aurons tendance à agir comme l’un des membres de la catégorie sociale associée.

Ainsi, les pressions qui s’exercent sur nos comportements varient au cours du temps et en fonction du contexte. De fait, on ne peut pas attendre d’une personne de se comporter toujours de la même manière, dans toutes les situations, sous prétexte qu’elle possède tel ou tel trait de personnalité (ou une quelconque autre explication interne). Autrement dit, nous nous comportons différemment au travail, en famille, lors de nos loisirs, etc. et ceci évolue au cours de notre vie avec l’évolution de nos identités.

Bien sûr, il existe une certaine régularité dans nos comportements. Certaines identités sont durables et s’activent fréquemment car elles sont importantes pour nous définir ou qu’elles sont pertinentes dans de nombreuses situations. Ceci donne l’impression d’une constance dans nos comportements qui cache pourtant l’incroyable dynamisme de notre fonctionnement psychologique et social. Les explications internes sonnent alors davantage (mais pas toujours) comme des artefacts statistiques que des fondements réels pour nos comportements.

Pourquoi les explications internes nous paraissent-elles si pertinentes ?

On en vient à se demander pourquoi nous avons cette impression que les facteurs internes sont si pertinentes pour expliquer nos comportements. Il s’agit principalement d’une conséquence de ce que les psychologues appellent l’erreur fondamentale d’attribution [10;11].

Elle traduit une tendance naturelle à accorder un rôle excessif aux caractéristiques internes (personnalité, intentions, opinions, soft-skills, etc.) par rapport aux facteurs externes (situation, contexte, etc.). Ce biais est connu depuis les années 60 et est parfois nommé biais d’internalité.

Plusieurs éclaircissements lui sont avancées. Par exemple, l’hypothèse de la croyance en un monde juste [12] met avant que nous avons tendance à penser que chacun a ce qu’il mérite, car cela suppose que chacun a le contrôle de son existence. L’explication (biaisée) des comportements se réduit alors à la motivation, les intentions, la personnalité, etc. Un autre exemple propose que les explications internes sont plus faciles d’accès et de traitement, car elles reposent sur des stéréotypes et d’autres visions simplifiées du monde [13;14].

Conclusion

Aucun de nous ne vit seul, déconnecté de son contexte social. Qui nous sommes et comment nous nous définissons se font largement en référence aux autres. Nos comportements découlent en bonne partie de ces processus identitaires qui dépendent fortement des situations dans lesquelles nous évoluons.

Ceci met en avant que nos comportements ne peuvent pas être réduits uniquement à quelques facteurs internes, comme la personnalité. Se limiter à cette approche ne donne qu’une vision simpliste et rigide de l’être humain qui cache à la fois l’importance du contexte et le dynamisme de son fonctionnement mental.

Aller plus loin

Bibliographie

  1. Festinger, L. (1954). A Theory of Social Comparison Processes. Human Relations, 7(2), 117–140. https://doi.org/10.1177/001872675400700202
  2. Asch, S. E. (1961). Issues in the Study of Social Influences on Judgment. In I. A. Berg & B. M. Bass (Eds.), Conformity and deviation. (pp. 143–158). New York: Harper & Brothers. https://doi.org/10.1037/11122-005
  3. Asch, S. E. (1955). Opinions and Social Pressure. Scientific American, 193 , 31–35. doi : 10.1038/1761009b0
  4. Nemeth, C. J. (2009). Minority Influence Theory. In P. Van Lange, A. Kruglanski, & T. Higgins (Eds.), Handbook of theories of social psychology 5455 (pp. 362–378). New York : SAGE Publications
  5. Pérez, J. A., & Mugny, G. (1993). Influences sociales: la théorie de l’élaboration du conflit. Paris: Delachaux et Niestlé. Retrieved from https://archive-ouverte.unige.ch/unige:4022
  6. Roccas, S., & Brewer, M. B. (2002). Social Identity Complexity. Personality and Social Psychology Review, 6(2), 88–106.
  7. Turner, C. J. C., Reynolds, K. J., Haslam, S. A., & Kristine, E. V. (2006). Reconceptualizing Personality : Producing Individuality by Defining the Personal Self. In T. Postmes & J. Jetten (Eds.), Individuality and the Group : Advances in Social Identity. SAGE Publications Ltd. https://doi.org/http://dx.doi.org/10.4135/9781446211946
  8. Turner, J. C., Hogg, M. A., Oakes, P. J., Reicher, S. D., & Wetherell, M. S. (1987). Rediscovering the Social Group: A Self-Categorization Theory. (Basil Blackwell, Ed.). https://doi.org/10.2307/2073157
  9. Turner, J. C., Oakes, P. J., Haslam, S. A., & McGarty, C. (1994). Self and collective: Cognition and social context. Personality and social psychology bulletin, 20(5), 454-463.
  10. Jones, E. E., & Harris, V. A. (1967). The attribution of attitudes. Journal of experimental social psychology, 3(1), 1-24.
  11. Ross, L. (1977). The intuitive psychologist and his shortcomings: Distortions in the attribution process. In Advances in experimental social psychology (Vol. 10, pp. 173-220). Academic Press.
  12. Lerner, M. J., & Miller, D. T. (1978). Just world research and the attribution process: Looking back and ahead. Psychological bulletin, 85(5), 1030.
  13. Moskowitz, G. B. (1993). Individual differences in social categorization: The influence of personal need for structure on spontaneous trait inferences. Journal of Personality and Social Psychology, 65(1), 132.
  14. Carlston, D. E., & Skowronski, J. J. (1994). Savings in the relearning of trait information as evidence for spontaneous inference generation. Journal of Personality and Social Psychology, 66(5), 840.

image de couverture : Anna Shevts

Benjamin Pastorelli

Benjamin est docteur en psychologie, chercheur chez Altran-CapGemini et chercheur associé à l'Université de Bourgogne. Ses thèmes de prédilection sont la diversité et l'inclusion, et plus généralement les relations sociales au travail. Il œuvre pour la mise en valeur des différences et la lutte contre les discriminations, afin de libérer le potentiel de la diversité. Benjamin est aussi vulgarisateur scientifique et blogueur depuis de nombreuses années.