Chronique scientifique antisexiste #003 – Les machos doutent-ils de leur virilité ? Peur de la contagion sociale et humour sexiste

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Tous les mois, Violette Kerleaux, chercheuse en psychologie et fondatrice du Purple Lab, décrypte pour vous un article scientifique sur le sexisme et le genre en psychologie sociale. Les objectifs : vulgariser les sciences humaines, mais aussi protéger les travaux des chercheur·se·s, parfois déformés dans les médias classiques.

En tant qu’homme, faut-il faire des blagues sexistes pour être considéré comme viril ?

Selon Joseph Vandeloo et Jennifer Bossom [1], deux chercheur·e·s en psychologie sociale, la virilité est un statut précaire que les hommes doivent gagner et tenter de conserver en adoptant des comportements stéréotypés. Pour gagner ce statut de « mâle », les hommes doivent prouver au quotidien et publiquement leur masculinité. Quoi de mieux dans ce cadre que de conduire dangereusement, se battre, émettre des avis machistes ou faire des blagues douteuses sur les femmes pour montrer qu’on en a…

Selon une récente étude publiée dans la revue scientifique Sex Roles en 2017 [2], l’humour sexiste et antigay semblerait aussi être une stratégie efficace pour restaurer une identité sociale* masculine menacée. L’humour fournit un moyen efficace d’exprimer des préjugés sans pour autant passer pour quelqu’un d’ouvertement misogyne, alors pourquoi s’en priver ?

L’humour sexiste et antigay ? Le remède parfait pour restaurer sa virilité.

Les chercheuses ont voulu vérifier si l’humour sexiste et homophobe envers les hommes est une forme de position défensive contre les menaces identitaires. Pour cela, les participants de l’expérience (tous des hommes) devaient d’abord répondre à un questionnaire qui évaluait leur personnalité. La moitié des participants recevaient ensuite un faux bilan psychologique leur annonçant qu’ils avaient une personnalité plutôt « féminine » **. Ce procédé utilisé dans d’autres expérimentations en psychologie sociale a pour vocation de créer un sentiment de menace identitaire. La dernière étape consistait à noter plusieurs types de blagues : sexiste, antigay, antimusulman & neutre.

Exemple de blague sexiste, issu de l’étude de O’Connor, Ford et Banos en 2017 [2]

Ce qu’observent les chercheuses ? Les blagues sexistes et antigays sont préférées aux autres formes d’humour par les hommes qui adhèrent fortement aux valeurs de masculinité, mais uniquement lorsque leur identité virile a été menacée. L’étude suggère par ailleurs que cet enthousiasme pour les blagues dévalorisantes envers les femmes ou les gays permet de réduire la tension créée par cette menace. L’humour machiste est ici utilisé comme un mécanisme de défense.

Dévaloriser les autres, un « mâle » nécessaire ?

Selon la théorie de la contagion sociale [3], les individus ont peur d’être associés à des groupes sociaux stigmatisés. Chez les hommes hétérosexuels, le fait d’être perçu comme gay ou efféminé peut créer une menace identitaire forte [4]. Cette peur les pousse à éviter, voire à dénigrer, les groupes sociaux de manière hostile et défensive pour ne pas être associés à eux. Dans ce cadre, les blagues machistes répondent à une fonction sociale de protection de l’image de soi notamment chez les hommes qui accordent beaucoup de valeur à leur masculinité.

La peur de la contagion sociale, incitant les hommes à se comporter de manière à « prouver » quotidiennement qu’ils sont des mâles, n’est pas sans conséquence. Par exemple, en lien avec cette pression, les hommes plus que les femmes adoptent des conduites à risque ou des habitudes de vie délétère pour la santé. [5]. Pourquoi ne pas profiter d’un petit coup de pouce pour les aider à se libérer du culte de la masculinité ? [6]

Que faire de cette information ? La prochaine fois qu’une personne vous fait une blague douteuse sur les gays ou les femmes, vous pourrez lui rappeler que ce genre de blague sort souvent de la bouche des machos qui doutent de leur virilité et de leur hétérosexualité !

Pour aller plus loin

#jesuisunmal(e) : Cette pression à la masculinité provoque chez les hommes de la peur, du stress et de l’inconfort pouvant être restaurés à travers l’adoption de comportements agressifs ou parfois par la prise de risque [1]. Plus grave, des chercheur·e·s ont mis en évidence que le fait de menacer l’identité sociale des hommes qui adhèrent fortement aux croyances virilistes peut les pousser à adopter des comportements de harcèlement sexuel afin de restaurer l’inconfort provoqué par la situation [7].

#effetboomerang : Dans une étude polonaise, les hommes à qui l’on déclarait qu’ils avaient des niveaux de testostérone bas étaient par la suite plus sexistes et moins enclins à soutenir des valeurs égalitaires entre les femmes et les hommes [8].

Définitions

*Théorie de l’identité sociale : L’identité sociale correspond à « cette partie du concept de soi qui provient de la conscience qu’a l’individu d’appartenir à un groupe social (ou à des groupes sociaux), ainsi que la valeur et la signification émotionnelle qu’il attache à cette appartenance » (Tajfel, 1981, p.  255) [9 ; 10].

**Il n’existe pas de personnalité féminine ou masculine à proprement parler. Pour en apprendre plus sur les croyances erronées concernant les différences entre les femmes et les hommes, n’hésitez pas à lire ou écouter Inferior de Angela Saini [11].

Références

[1] Vandello, J. A., & Bosson, J. K. (2013). Hard won and easily lost: A review and synthesis of theory and research on precarious manhood. Psychology of Men & Masculinity, 14(2), 101.

[2] O’connor, E. C., Ford, T. E., & Banos, N. C. (2017). Restoring threatened masculinity: The appeal of sexist and anti-gay humor. Sex Roles, 77(9-10), 567-580.

[3] Cascio, J. L., & Plant, E. A. (2016). Judged by the company you keep? Exposure to nonprejudiced norms reduces concerns about being misidentified as gay/lesbian. Personality and Social Psychology Bulletin, 42(9), 1164-1176.

[4] Bosson, J., Prewitt-Freilino, J., & Taylor, J. (2005). Role rigidity: A problem of identity misclassification? Journal of Personality and Social Psychology, 89, 552–565. doi:10.1037/0022-3514.89.4.552.

[5] Andrea Waling (2019) Problematising ‘Toxic’ and ‘Healthy’ Masculinity for Addressing Gender Inequalities, Australian Feminist Studies, 34:101, 362-375, DOI: 10.1080/08164649.2019.1679021

[6] Abandonnons le culte de la puissance masculine | Violette Kerleaux | TEDxUniversitedeTours

[7] Maass, A., Cadinu, M., Guarnieri, G., & Grasselli, A. (2003). Sexual harassment under social identity threat: The computer harassment paradigm. Journal of personality and social psychology, 85(5), 853.

[8] Kosakowska-Berezecka, N., Besta, T., Adamska, K., Jaśkiewicz, M., Jurek, P., & Vandello, J. A. (2016). If my masculinity is threatened I won’t support gender equality? The role of agentic self-stereotyping in restoration of manhood and perception of gender relations. Psychology of Men & Masculinity, 17(3), 274–284. https://doi.org/10.1037/men0000016

[9] Tajfel, H.  (1981). Human groups and social categories. Cambridge:  Cambridge University Press.

[10] Licata L.  (2007).  La théorie de l’identité sociale et la théorie de l’auto-catégorisation : le soi, le groupe   et   le   changement   social. Revue électronique de Psychologie Sociale, n°1, pp.  19-33.  Disponible à l’adresse suivante : <http://rePs.psychologie-sociale.org>.

[11] Saini, A. (2018). Inferior (01 éd.). Harper Collines.

Image de couverture : Daria Shevtsova