Le bonheur au travail (2/2) : Un concept galvaudé

Pouvons-nous être heureux au travail ?
Les institutions et les entreprises reconnaissent leurs responsabilités sur les facteurs de bien-être des salariés. Les initiatives ne cessent de se développer, afin de véhiculer des valeurs éthiques et positives. C’est ce que nous avions évoqué en 1ère partie de cet article. Cependant, les souffrances au travail et le désengagement des salariés sont omniprésents.

Le bonheur au travail est-il un concept utopique ? Le manager RH est-il vecteur de bien-être au sein de son entreprise ?

Le bonheur « gadget »

La culture du fun

Les entreprises multiplient leurs efforts afin d’instaurer le bien-être sur le lieu de travail : babyfoot, salle de sport, after-work ou encore team building. La start-up française, A Little Market y consacre même un budget de 100 000€ par an. Mais pour autant s’intéresse-t-on réellement aux attentes des salariés ? Certaines entreprises mettent en avant ces attraits en oubliant les fondamentaux : organisation, écoute et sens du travail.

La tendance de cette quête du bonheur amène également la création de nouvelles fonctions.

La communication marketing

Le métier de CHO (Chief Happiness Officer) vient d’émerger en France, le responsable du bonheur en entreprise, nous vient tout droit de la Silicon Valley! Garant de la bonne ambiance au travail, il organise, entre autre, des barbecues, des concerts et renouvelle le mobilier.  Julia De Funès, philosophe et diplômée en RH, décrit le CHO comme « un emploi fictif » et le bonheur au travail comme « une hypocrisie managériale ». Selon une étude de Joblift, 38% des postes de CHO en France sont confiés à des stagiaires… .

Le concept du bonheur au travail prend parfois des allures de coup de pub afin d’attirer les candidats.

Bien que des initiatives positives soient mises en place, telles que l’entreprise libérée, elles présentent parfois des revers.

Julia de Funès, philosophe, dénonce les “absurdités” du monde du travail.

Les limites de l’entreprise libérée

En 2016, Auchan décide de lancer dans un de ses supermarchés « pilote », le modèle d’entreprise libérée. Quelques mois plus tard, les salariés se plaignent de cumuler de nouvelles responsabilités avec les anciennes, moyennant une faible hausse des salaires. Les délégués syndicaux s’insurgent et soupçonnent un plan social « déguisé » car 800 postes de cadres ont été supprimés. En effet, via cette réorganisation, « Auchan a réalisé des économies de plusieurs millions d’euros par an ».

Selon Christian Baudelot et Michel Gollac, sociologues, « les nouvelles formes d’organisation du travail peuvent aussi bien augmenter les sources de satisfaction et d’épanouissement que créer de la souffrance ».

L’entreprise libérée a fait ses preuves mais peut générer une pression accrue envers les salariés dûe à une surcharge de travail et de responsabilités.

« Les nouvelles formes d’organisation du travail peuvent aussi bien augmenter les sources de satisfaction et d’épanouissement que créer de la souffrance »

Christian Baudelot et Michel Gollac, sociologues

Les freins

La subjectivité du bonheur au travail

Travail « passion », travail « alimentaire », besoin vital, chaque individu a sa propre conception du travail. Les attentes et besoins diffèrent et évoluent dans le temps. Julia De Funès, philosophe, estime que par définition, le bonheur « est indéfinissable » et « dépend de contextes extérieurs ». L’entreprise ne peut pas et ne doit pas répondre à chaque aspiration individuelle.

Est-ce que le travail est une clé du bonheur, ou est-ce notre propre bonheur qui nous permet d’être heureux au travail ?

La responsabilité du salarié

Le salarié a un rôle à jouer dans sa quête du bonheur. Confucius disait : « Choisissez un métier que vous aimez et vous n’aurez plus à travailler un seul jour de votre vie ». Il s’agit là d’une démarche que chaque individu doit mener, se connaître mieux, afin d’aller là où son épanouissement sera possible. « L’implication dans le travail s’inscrit avant tout dans une histoire et un cheminement personnel » (Maurice Thévenet, professeur au CNAM et à l’ESSEC – Le plaisir de travailler – 2007)).

Mais sommes-nous tous égaux face au bonheur au travail ?

Les disparités face au bonheur au travail

Le marché de l’emploi a évolué et a fragilisé une partie des salariés. « La généralisation de la précarité et des petits boulots…ont créé des conditions qui sont loin de favoriser l’émergence d’un rapport plus heureux au travail » (C. Baudelot et M. Gollac – Travailler pour être heureux – 2002). Les conditions de travail leur sont généralement moins favorables, horaires très flexibles (2*8, 3*8, nuit…), temps partiel… Nous pouvons en déduire que le bonheur au travail est plus accessible pour les salariés stables à temps plein.

Par ailleurs, les difficultés économiques que peuvent vivre les entreprises sont également susceptibles d’avoir un impact sur le bonheur au travail. Effectivement, la survie de l’entreprise sera alors la priorité de l’employeur. Parfois, elles manquent de moyens financiers et humains qui les empêchent d’instaurer une qualité de vie au travail.

Le bonheur au travail est parfois un concept de communication, à défaut d’être stratégique.

Mais le salarié peut aussi être vecteur de son propre bonheur en entreprise.

Conclusion

Le manager RH a le devoir de veiller à la qualité de vie au travail, car il s’agit d’un enjeu sociétal, tant pour la santé physique et psychologique de chaque individu, que pour les performances des entreprises.

Malheureusement, le concept du bonheur au travail est parfois un outil marketing qui sert uniquement de faire-valoir à l’entreprise. Les besoins et les attentes des salariés ne sont pas forcément priorisés, ce qui explique en partie l’augmentation des risques psycho-sociaux. Selon une enquête de l’Anses, le « taux de pathologies professionnelles liées aux RPS » est passé de 3,7 % en 2001 à 14,6 % en 2009, dans le secteur de l’industrie, et de 8 % à 37 % dans la santé.
Il faut avant tout favoriser le dialogue social et recentrer l’humain au coeur de l’entreprise.

Mais la pression du toujours plus vite, toujours moins cher, et zéro délai, est telle que le bonheur au travail est parfois relégué au second plan. Face à la société de surconsommation, comment le bonheur au travail peut-il prospérer ?

Références

Ouvrages

  • Baudelot C. et Gollac M. (2002). Travailler pour être heureux ? Le bonheur et le travail en France. France, Editions Fayard.
  • Thévenet M. (2004). Le plaisir de travailler.France, Editions d’Organisation.

Vidéos

  • Intervention d’Alexandre Jost, fondateur de la Fabrique Spinoza, think tank du bonheur citoyen – Colloque sur le « bonheur au travail » – 11.10.2014 (youtube)
  • Interview de Julia De Funès, philosophe et diplômée en RH – octobre 2018 (youtube)

Page web

  • https://www.focusrh.com/strategie-rh/mobilite-interne-fidelisation-des-salaries/seuls-54-des-employes-francais-se-disent-impliques-dans-leur-travail-30426.html
  • https://www.lexpress.fr/emploi/gestion-carriere/slow-management-l-eloge-de-la-lenteur_1320200.html
  • http://www.capital.fr/entreprises-marches/favi-l-usine-qui-tourne-sans-chefs-802390
  • https://start.lesechos.fr/rejoindre-une-entreprise/actu-recrutement/l-entreprise-liberee-stade-ultime-du-bonheur-au-travail-9167.php
  • https://www.anact.fr/la-flexibilite-du-temps-de-travail-peut-elle-ameliorer-la-productivite-et-les-conditions-de-travail
  • http://laqvt.fr/bonheur-et-qvt/
  • https://travail-emploi.gouv.fr/ministere/documentation-et-publications-officielles/rapports/article/rapport-sur-le-bien-etre-et-l-efficacite-au-travail-lachmann-larose-penicaud
  • https://travail-emploi.gouv.fr/sante-au-travail/prevention-des-risques-pour-la-sante-au-travail/article/les-rps-c-est-quoi
  • https://start.lesechos.fr/rejoindre-une-entreprise/actu-recrutement/chief-happiness-officer-poste-strategique-ou-poudre-aux-yeux-8851.php
  • http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/03/01/31003-20180301ARTFIG00282-bonheur-au-travail-un-manager-n-est-pas-une-maman.php
  • https://www.cairn.info/revue-management-et-avenir-2014-2-page-164.htm
  • http://tnova.fr/system/contents/files/000/001/242/original/11102016_-_QVT.pdf?1476173895
  • https://www.lepoint.fr/societe/pathologies-liees-au-travail-les-risques-psychosociaux-en-hausse-depuis-dix-ans-04-10-2011-1380779_23.php

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